Jules Leclercq, reprise d’un motif napoléonien

À partir de 1840, date du retour des cendres de Napoléon à Paris, on assiste dans les hôpitaux psychiatriques à un curieux phénomène d’idolâtrie, voire l’identification, de certains patients avec l’empereur. « Quitte à choisir un rôle, analyse l’historienne et essayiste Laure Murat, autant prendre celui du plus fort et du plus craint »(1). Cette fascination s’exerce de différentes manières du simple griffonnage à l’imitation pure et simple du modèle napoléonien. Ce phénomène se distingue également par sa longévité puisqu’aujourd’hui encore, il n’est pas rare de retrouver dans les collections asilaires et les musées d’art brut un grand nombre de témoignages, d’œuvres et de documents qui attestent d’une véritable « napoléonomanie » toujours bien vivace au XXe siècle.

LaM

Jules Leclercq, Tourcoing (Nord), 1894 – Armentières (Nord), 1966, Bonaparte en Egypte, scène d’enlèvement, Ancien titre : Scène d’enlèvement, 1950 – 1964, œuvre textile, Broderie, fil de laine, fil de coton sur tissu de coton, 118,3 x 74 x 2,5 cm, Don de Mme Jacqueline Serret Defrance en 2005.

La collection d’art brut du LaM n’échappe pas à ce constat par la présence notable de l’œuvre de Jules Leclercq (1894-1966), modeste chiffonnier du Nord de la France, connu pour ses tapisseries brodées sur des draps à partir de bouts de laine glanés ou de vêtements détricotés. Leclercq crée dans le contexte de l’hôpital psychiatrique d’Armentières où il est interné de mars 1940 à sa mort en février 1966. Sur les trente-neuf œuvres documentées, dix-huit abordent le thème militaire sous la forme de défilés ou de représentations de soldats. À la faveur des recherches menées pour l’opération « Napoléon », troisième volet de l’opération « Le Château de Versailles à Arras », la source probable de l’une des tapisseries a été découverte.

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L’œuvre autrefois intitulée Bonaparte en Egypte, scène d’enlèvement semble, en effet, s’inspirer partiellement d’une grande composition peinte en 1812 par Charles Meynier : Retour de Napoléon dans l’île de Lobau après la bataille d’Essling.

On sait que Jules Leclercq puisait son inspiration dans les revues disponibles à l’hôpital ou parmi les vignettes illustrées de scènes de batailles qui circulaient pour commémorer des évènements marquants ou pour galvaniser le patriotisme au moment des guerres(2). Il est donc permis de penser que son œil fut attiré par une reproduction de l’œuvre de Meynier. Aujourd’hui conservé au Château de Versailles, ce tableau monumental, commande officielle de l’empereur Napoléon Ier, représente le repli de ses troupes sur une île du Danube, après une avancée peu fructueuse jusqu’aux portes de Vienne. Malgré l’échec du premier assaut et de nombreuses pertes humaines, Meynier dépeint une armée confiante et soumise, saluant son chef dans un élan de ferveur, à la fois lyrique et grandiloquent.

Bien qu’il donne une interprétation très libre du tableau, Leclercq conserve le geste de Napoléon, main tendue dans un geste qui évoque à la fois le salut, la bénédiction et la manifestation d’un pouvoir thaumaturgique emprunté à l’Ancien Régime. On retrouve également la masse compacte des soldats extatiques, autrefois perçue comme une « scène d’enlèvement ». Renonçant aux effets de perspective, Leclercq accentue la taille du pont à l’arrière-plan, transformant ses arches en motif décoratif régulier. Il ajoute dans le registre inférieur une scène de fuite à cheval sur fond de palmiers qui provient certainement d’un autre tableau, peut-être La bataille d’Aboukir par Le Baron Lejeune Louis François, également conservé à Versailles.

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Il s’agit à notre connaissance de la seule représentation de Napoléon par Jules Leclercq. D’autres chefs d’État comme Charles de Gaulle ou Winston Churchill s’y retrouvent ponctuellement mais il reste relativement compliquer d’identifier les guerres et les batailles qu’il illustre. Au-delà d’une personnalité ou d’une période définie, ce serait plutôt le prestige véhiculé par le monde militaire (ce qu’il représente d’ordre et de pompe) qui a retenu l’attention de Leclercq. Les docteur Claude Nespor et Michel Fontan rapportent qu’avant de broder ses tapisseries, Leclercq s’était confectionné une tenue militaire en détournant ses vêtements ; moyen pour lui de se démarquer de ses congénères au moment de son entrée à l’hôpital, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage.


(1) Laure Murat, L’homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie, Paris, Gallimard, 2011, p. 217.

(2) À ce sujet, voir le catalogue de l’exposition Les Chemins de l’art brut (5), Jules Leclercq, 1894-1966, 16 septembre-16 décembre 2006, exposition proposée par le Musée d’art moderne Lille Métropole à l’Université Catholique de Lille.

Texte : Alexandre Holin

Bibliographie
Laure Murat, L’homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie, Paris, Gallimard, 2011.

Les Chemins de l’art brut (5), Jules Leclercq, 1894-1966, 16 septembre-16 décembre 2006, exposition proposée par le Musée d’art moderne Lille Métropole à l’Université Catholique de Lille, cat. exp.

Claude Nespor, Les tapisseries de Jules Leclercq, création artistique au cours d’une psychose hallucinatoire chronique, Psychopathologie de l’expression, vol. 15, éditions des laboratoires Sandoz, Bâle, 1970.